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Le courage, vu par Jean Jaurès

15/04/2019

Le courage, vu par Jean Jaurès

Le courage, c’est un truc pour les héros. On l’associe bien volontiers à un geste particulier, ou à une situation difficile, bref, des circonstances hors du commun. “Courage dans l’adversité”, “geste courageux”, le langage nous rappelle que c’est quand même un grand machin, noble, si possible un peu héroïque. Et puis on a, pour corroborer, des gestes de courage extrême, comme celui du colonel Beltrame, échangeant sa vie contre celle d’un otage.

Je ne veux rien enlever à Arnaud Beltrame, qui a eu un geste, à un moment donné, qui montre ce qu’il a de plus noble en l’homme. Mais ça fait une sacrée ombre au courage tel qu’on le connaît, au quotidien, à notre petite échelle : le fait d’avoir peur de quelque chose...et de le faire quand même. Et c’est cette idée que je veux explorer : le courage, ce n’est pas forcément un grand geste. C’est avant tout une impulsion, celle d’affronter une difficulté, quelle qu’elle soit. 

Alors j’ai ruminé cette idée dans ma tête, et l’autre jour, je tombe sur un discours de Jean Jaurès tout à fait renversant, dans lequel il démonte l’idée que le courage est ce grand machin héroïque qui donne la force de monter au front. Le courage, nous dit le grand Jaurès, c’est avant tout vivre sa vie.

Laissons donc la parole à Jaurès, qui prononce ces mots en 1903 donc, au lycée d’Albi, dans un contexte d’échauffement des esprits belliqueux.

 

"Surtout, qu'on ne nous accuse point d'abaisser, ou d'énerver les courages. L'humanité est maudite, si pour faire preuve de courage elle est condamnée à tuer éternellement.

Le courage, aujourd'hui, ce n'est pas de maintenir sur le monde la nuée de la Guerre, nuée terrible, mais dormante dont on peut toujours se flatter qu'elle éclatera sur d'autres.

Le courage, ce n'est pas de laisser aux mains de la force la solution des conflits que la raison peut résoudre ; car le courage est l'exaltation de l'homme, et ceci en est l'abdication.

Le courage pour vous tous, courage de toutes les heures, c'est de supporter sans fléchir les épreuves de tout ordre, physiques et morales, que prodigue la vie.

Le courage, c'est de ne pas livrer sa volonté au hasard des impressions et des forces ; c'est de garder dans les lassitudes inévitables l'habitude du travail et de l'action.

Le courage dans le désordre infini de la vie qui nous sollicite de toutes parts, c'est de choisir un métier et de le bien faire, quel qu'il soit : c'est de ne pas se rebuter du détail minutieux ou monotone ; c'est de devenir, autant qu'on le peut, un technicien accompli ; c'est d'accepter et de comprendre cette loi de la spécialisation du travail qui est la condition de l'action utile, et cependant de ménager à son regard, à son esprit, quelques échappées vers le vaste monde et des perspectives plus étendue.

Le courage, c'est d'être tout ensemble et quel que soit le métier, un praticien et un philosophe.

Le courage, c'est de comprendre sa propre vie, de la préciser, de l'approfondir, de l'établir et de la coordonner cependant à la vie générale.

Le courage, c'est de surveiller exactement sa machine à filer ou tisser, pour qu'aucun fil ne se casse, et de préparer cependant un ordre social plus vaste et plus fraternel où la machine sera la servante commune des travailleurs libérés.

Le courage, c'est d'accepter les conditions nouvelles que la vie fait à la science et à l'art, d'accueillir, d'explorer la complexité presque infinie des faits et des détails, et cependant d'éclairer cette réalité énorme et confuse par des idées générales, de l'organiser et de la soulever par la beauté sacrée des formes et des rythmes.

Le courage, c'est de dominer ses propres fautes, d'en souffrir, mais de n'en pas être accablé et de continuer son chemin.

Le courage, c'est d'aimer la vie et de regarder la mort d'un regard tranquille ; c'est d'aller à l'idéal et de comprendre le réel ; c'est d'agir et de se donner aux grandes causes sans savoir quelle récompense réserve à notre effort l'univers profond, ni s'il lui réserve une récompense.

Le courage, c'est de chercher la vérité et de la dire ; c'est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques.

Ah ! vraiment, comme notre conception de la vie est pauvre, comme notre science de vivre est courte, si nous croyons que, la guerre abolie, les occasions manqueront aux hommes d'exercer et d'éprouver leur courage, et qu'il faut prolonger les roulements de tambours qui dans les lycées du premier Empire faisaient sauter les coeurs ! Ils sonnaient alors un son héroïque ; dans notre vingtième siècle, ils sonneraient creux. Et vous, jeunes gens, vous voulez que votre vie soit vivante, sincère et pleine. C'est pourquoi je vous ai dit, comme à des hommes, quelques-unes des choses que je portais en moi."

Jean Jaurès, discours à la jeunesse, 1903, publié dans Jean Jaurès, Textes choisis, Encyclopédie du socialisme

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